Mort des pharmacies en Suisse : ce que les chiffres montrent vraiment
En Allemagne, les pharmacies ferment à un rythme record, et le mot « mort des pharmacies » circule aussi chez nous. Mais les chiffres suisses le justifient-ils ? Le fact check le montre : le nombre total est étonnamment stable – sous la surface se déroule toutefois une mutation structurelle dont les moteurs sont moins l'exode rural que la pression sur les marges, le manque de relève et les particularités du système suisse de remise.
Points clés
- Pas d’effondrement, mais un renversement de tendance : avec 1830 pharmacies (fin 2024), le réseau suisse est stable depuis 2008 – depuis 2021, il se réduit toutefois légèrement, et les analystes s’attendent à une consolidation rampante.
- L’exode rural n’est pas le moteur principal : la densité d’officines suit avant tout le régime de remise – dans les cantons de propharmacie, 8456 habitants se partagent une pharmacie, contre 3274 seulement dans les cantons Rx.
- Les vraies raisons : marges de distribution réduites (révision au 1er juillet 2024), tarifs LOA stagnants depuis des années, hausse des coûts de personnel et d’exploitation, seulement 192 diplômes de pharmacie par an et surcroît de travail non rémunéré dû à plus de 1200 ruptures d’approvisionnement.
- La chance : pharmaSuisse positionne l’officine comme premier point de contact des soins de base – un tiers de la population s’est déjà épargné une consultation médicale grâce au conseil en pharmacie, et 82 pour cent des établissements vaccinent.
Un mot franchit la frontière
Le terme « mort des pharmacies » vient du débat allemand – et là-bas, ce n’est pas une exagération : le nombre d’officines en Allemagne est passé d’environ 21 500 en 2000 à quelque 17 000, plusieurs centaines d’établissements ayant disparu pour la seule année 2024. Au Royaume-Uni, environ 700 des 14 000 pharmacies ont fermé en deux ans ; aux États-Unis, la chaîne Walgreens a annoncé la fermeture d’un quart de ses 8600 succursales. Pas étonnant que la branche se demande ici : la Suisse connaîtra-t-elle le même sort ?
Un coup d’œil aux statistiques apporte une réponse étonnamment sobre – et en même temps inconfortable.
Ce que disent réellement les chiffres suisses
Fin 2024, la Suisse comptait, selon pharmaSuisse, 1830 pharmacies publiques. Sur plus d’une décennie et demie, le réseau s’est même étoffé – de 1731 établissements en 2009 au maximum de 1844 en 2021. On ne peut y lire une disparition généralisée comme dans les pays voisins. Depuis 2021, la courbe s’est toutefois inversée : le réseau perd chaque année quelques établissements. L’analyste Gian Marco Werro, de la Banque cantonale de Zurich, s’attend à une « lente consolidation », avec des chiffres qui continueront de baisser.
S’y ajoute que la Suisse est déjà peu dotée. Avec environ 20 pharmacies pour 100 000 habitants, elle se situe nettement en dessous de la moyenne européenne, qui dépasse 30. Et sous une surface stable, la structure se déplace : 666 établissements (36 pour cent) appartiennent désormais à des chaînes comme Amavita, BENU, Coop Vitality ou Sun Store, et une grande partie des 1164 officines indépendantes a rejoint des groupements et des coopératives d’achat. Ce ne sont donc pas tant les pharmacies qui meurent que les indépendants isolés.
Exode rural ? La carte raconte une autre histoire
La thèse évidente selon laquelle le réseau s’éclaircirait à cause de l’exode rural est trop courte pour la Suisse. Qui ventile la densité d’officines par canton reconnaît un autre schéma : ce qui est déterminant, c’est le régime de remise.
| Régime de remise | Régions exemples | Habitants par pharmacie |
|---|---|---|
| Rx (seules les pharmacies remettent) | Romandie, Tessin, BS, AG | 3274 |
| Forme mixte | BE, GR | 5626 |
| Propharmacie (les médecins remettent) | reste de la Suisse alémanique | 8456 |
Dans de larges parties de la Suisse alémanique rurale, il n’y a jamais eu de réseau dense d’officines – c’est traditionnellement le cabinet du médecin de famille qui remet directement les médicaments. Là où la pharmacie détient en revanche le monopole de la remise, le réseau est aussi serré à la campagne : le Tessin présente la plus forte densité du pays, mais avec de petits établissements réalisant en moyenne seulement 2,2 millions de francs de chiffre d’affaires – contre un bon 4 millions en Suisse alémanique.
L’exode rural agit malgré tout, mais indirectement : baisse de fréquentation au centre du village, difficultés de recrutement hors des centres et absence de repreneurs frappent d’abord les petites officines de campagne. Et dans les zones de propharmacie, c’est le scénario inverse qui menace : si le médecin de campagne dispensateur part à la retraite sans que personne ne reprenne le cabinet, le village perd d’un coup médecin et approvisionnement en médicaments, sans qu’aucune pharmacie n’ait jamais fermé.
Les véritables raisons de la pression
Sur le plan économique, le constat est plus net que sur le plan démographique. L’étude roulante des coûts en officine (RoKA) du KOF de l’EPF de Zurich le montre : la pharmacie moyenne a récemment dégagé, pour 3,6 millions de francs de produits d’exploitation, un EBITDA de 291 000 francs – une marge de 8 pour cent, en baisse après l’effet spécial du Covid. Un quart des établissements réalise moins de 2,2 millions ; là, le calcul devient vite existentiel.
Plusieurs évolutions pèsent simultanément sur cette base. Au 1er juillet 2024, la Confédération a révisé la part relative à la distribution : le supplément lié au prix est passé de 12 à 6 pour cent et la même marge s’applique désormais aux originaux et aux génériques – économie visée : environ 60 millions de francs par an, le Surveillant des prix voyant même un potentiel de 400 millions. Les tarifs LOA pour les prestations pharmaceutiques n’ont, eux, guère été adaptés depuis des années ; la présidente de pharmaSuisse, Martine Ruggli, rappelle que les officines n’ont « reçu aucune majoration ces dix dernières années », alors que salaires, loyers et énergie renchérissaient.
S’y ajoute le facteur humain : en 2024, seuls 192 diplômes fédéraux de pharmacie ont été délivrés – trop peu pour compenser départs à la retraite et taux d’activité réduits, sans parler d’assurer la succession des établissements en mains propres. Et les plus de 1200 médicaments non livrables (état 2025) engendrent chaque jour un surcroît de travail non rémunéré : chercher des substituts, contacter les médecins, faire patienter la clientèle.
Enfin, le commerce en ligne reste modeste avec 4,8 pour cent de part de marché – mais l’assouplissement prévu de la loi sur les produits thérapeutiques, censé faciliter l’envoi de médicaments sans ordonnance, devrait accroître sensiblement la pression sur les prix dès 2026/27.
Ce que dit pharmaSuisse
L’association des pharmaciens ne conteste pas la pression : « Les pharmacies suisses sont sous pression – tant financièrement qu’en personnel », déclare le porte-parole Gregory Nenniger. Elle objecte en même temps que les officines font partie de la solution et non du problème des coûts : seuls quelque 3 pour cent des coûts de l’assurance de base passent par le canal officinal, et en 2024 les équipes ont fourni 86 millions de prestations LOA. Selon l’enquête de population actuelle de l’association, un tiers des personnes interrogées s’est épargné au moins une consultation médicale grâce à un conseil en officine. pharmaSuisse réclame en conséquence des tarifs couvrant les coûts, la rémunération de nouvelles prestations – et davantage de places d’études.
Du canal de remise au prestataire de soins de base : les chances
Paradoxalement, la plus grande menace pour la branche est en même temps sa plus grande chance : la pénurie de médecins de famille. Là où les cabinets ne délivrent plus de rendez-vous, l’officine devient le premier point de contact – à bas seuil, sans annonce préalable, avec des compétences élargies en matière de vaccinations (82 pour cent des établissements vaccinent déjà), de triage, de prévention et de contrôles de polymédication. Qui investit en plus dans l’accessibilité – de la livraison à domicile à la précommande numérique avec retrait 24h/24 – devient difficilement remplaçable face à la vente par correspondance.
Le bilan est donc nuancé : une mort des pharmacies à l’allemande n’a pas lieu en Suisse – les chiffres ne justifient pas ce terme alarmiste. Ce qui a lieu, c’est un test de résistance : marges en baisse, relève absente, pression en ligne croissante. Les établissements qui se contentent de remettre des médicaments le passeront difficilement. Ceux qui se positionnent comme prestataires de santé dans le quartier et le village disposent en revanche des meilleurs arguments – précisément là où le prochain rendez-vous médical est loin.
Références
- pharmaSuisse. Fakten und Zahlen der Schweizer Apotheken 2025. pharmasuisse.org, Oktober 2025.
- pharmaSuisse. Fakten und Zahlen Schweizer Apotheken, Ausgaben 2019–2023 (historische Apothekenzahlen 2009–2022, Tabelle «Anzahl Apotheken pro 100 000 Einwohner»).
- pharmaSuisse / KOF ETH Zürich. Kurzbericht RoKA (Rollende Kostenstudie Apotheke), Geschäftsjahre 2021 und 2022. Oktober 2024.
- SRF News. Umkämpfter Medikamentenmarkt – Schweizer Apotheken stehen vor einem Umbruch. srf.ch.
- SRF News. Medikamenten-Vertriebsmargen – Sparpotenzial bei Medikamenten: 400 Millionen Franken pro Jahr. srf.ch.
- swissinfo.ch. Online wächst – jetzt geraten auch die Schweizer Apotheken unter Druck. 2025.
- Medinside. Apotheken – mehr Bedeutung, weniger Nachwuchs. Oktober 2025.
- Medinside. Arzneimittelpreise – einheitlicher Vertriebsanteil ab 2024. Dezember 2023.
- Bundesamt für Gesundheit (BAG). Anpassung des Vertriebsanteils bei Arzneimitteln der Spezialitätenliste per 1. Juli 2024.
