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Le bleu : quand la pilule bleue ne raconte pas toute l’histoire

Un client demande du sildénafil, qui peut être remis sans ordonnance en Suisse à certaines conditions. Or la dysfonction érectile est souvent plus qu'un problème local – elle peut être un signal d'alerte précoce d'une maladie coronarienne. Une chronique sur la responsabilité à l'officine.

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Rosa Berg · May 25, 2026 · 4 min read
Le bleu : quand la pilule bleue ne raconte pas toute l’histoire Écouter l'article

C’est vendredi après-midi, seize heures trente, la pharmacie est calme. Monsieur R. entre. Je le connais par son prénom, ce qui ne veut pas dire grand-chose ici – je connais presque tous les clients réguliers par leur prénom. Ce qui compte davantage ici, c’est que la dernière fois je l’ai vu avec sa femme Erika, et la fois d’avant non.

Il a sous le bras un quotidien dont il n’a pas besoin. Il se place à la caisse, regarde l’écran de la balance numérique, puis demande, sans me regarder : « Vous avez encore ce que j’ai pris la dernière fois ? Le bleu. »

Le bleu, c’est du sildénafil. Depuis 2019, j’ai le droit de le lui vendre sans qu’il doive passer par son médecin de famille. Dans le cadre de la révision de la loi sur les produits thérapeutiques, la Suisse a introduit à l’époque la liste B+ : certains principes actifs soumis à ordonnance que les pharmaciennes et pharmaciens peuvent remettre directement après un contrôle standardisé et avec documentation. Le sildénafil 25 mg figure sur cette liste, jusqu’à quatre comprimés par remise ; les dosages supérieurs restent soumis à ordonnance. Je l’interroge sur son âge, sa médication concomitante, les nitrés, les problèmes cardiaques, les vertiges, les troubles visuels. Je mesure sa tension. Si tout va, je remets.

C’est une solution raisonnable. Les hommes sont reconnaissants parce qu’ils n’ont pas à consulter. Le médecin de famille est soulagé parce qu’il n’a pas à mener la consultation. Personne n’en parle, parce que cela fonctionne.

Ce que personne ne dit, c’est que ce que Monsieur R. m’achète ici n’est souvent pas ce qu’il a.

Chez l’homme de plus de cinquante ans, une dysfonction érectile n’est, dans la plupart des cas, pas un problème urologique au sens étroit. C’est un problème vasculaire. Les artères péniennes ont un diamètre interne d’un à deux millimètres ; les coronaires, de trois à quatre. Qui développe une dysfonction endothéliale dans le petit vaisseau l’a souvent déjà dans le plus grand, simplement pas encore de manière symptomatique. Une revue de plusieurs méta-analyses publiée en 2021 dans BJU International aboutit à un risque relatif de 1,5 pour les événements coronariens et de 1,55 pour l’infarctus du myocarde chez les hommes présentant une DE, par rapport à ceux qui n’en présentent pas. Diverses revues de cardiologie concluent que la dysfonction érectile précède en moyenne de trois à cinq ans une maladie coronarienne manifeste. Ce n’est pas une lubie de l’âge. C’est un signal d’alerte précoce.

La dernière fois, il y a deux mois, la tension de Monsieur R. au contrôle était de 152 sur 96. Je l’avais renvoyé vers son médecin de famille. Aujourd’hui il revient, veut la même chose, et je ne sais pas s’il y est allé.

Je demande. Il dit qu’il avait un rendez-vous, mais qu’ensuite il allait mieux. Il n’a pas rappelé. Tout est sous contrôle, dit-il. Je remesure sa tension. 148 sur 93. Le pouls est régulier, la respiration calme, mais la valeur est la valeur.

Que faire ?

J’ai le droit de lui vendre le sildénafil. Mon contrôle OTC est construit autour de la question de savoir si la prise de sildénafil est sûre pour lui – pas autour de celle de savoir si son trouble érectile est le seul problème qu’il a. Pour cette seconde question, personne n’est compétent hormis le médecin de famille qu’il n’appelle pas.

Je lui vends le sildénafil. Mais j’écris à la main sur le ticket de caisse le numéro de téléphone de son cabinet. Je le connais par cœur. Nous partageons le même médecin de famille depuis des années. Je lui dis que j’appellerai là-bas la semaine prochaine et que je demanderai de ses nouvelles. Non par pression. Par intérêt.

Il hoche la tête. Il prend le sildénafil. Il prend le journal. Il s’en va.

Peut-être prendra-t-il malgré tout ce rendez-vous, parce qu’il sait que j’appelle. Peut-être pas. Ce qui est sûr : ce qu’il vient d’acheter n’est pas ce qui le rend malade. C’est seulement ce qui rend la maladie supportable pour lui, tout juste.

Voilà la tension de cette position OTC. C’est une bonne position. Elle a facilité l’accès, réduit la stigmatisation, augmenté la sécurité. Mais elle a aussi placé dans l’officine un nouvel aiguillage – un endroit où un certain type de signal d’alerte précoce passe le comptoir avec une grande régularité et, très probablement, ne deviendra pas ce qu’il pourrait être.

C’est peut-être là la plus petite définition de mon travail : maintenir le caractère de signal d’alerte d’un symptôme, même lorsque le médicament qui le combat est directement accessible.

J’appellerai le médecin lundi.

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Rosa Berg

Autorin/Autor bei Dispensio.

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