Quand le comptoir devient une ligne de front

La pharmacie est l'établissement de santé le plus accessible du pays: sans rendez-vous, sans inscription, sans obstacle. C'est précisément sa force et son risque. L'article met en lumière les différentes formes d'agressivité et de violence en pharmacie, des agressions verbales aux braquages, et montre pourquoi un concept de sécurité organisé est indispensable.

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Rosa Berg · August 19, 2026 · 7 min read
Quand le comptoir devient une ligne de front

Points clés

  • L’agressivité en pharmacie prend trois formes: la violence verbale quotidienne, la criminalité ciblée d’approvisionnement et les braquages, rares mais dangereux.
  • La désescalade exige des règles claires, comme sortir la situation de l’espace public; en cas de braquage, en revanche, la règle est: pas de résistance.
  • Les employeurs sont légalement tenus de protéger leur personnel; un concept de sécurité et la documentation des incidents sont indispensables.
  • Le débriefing structuré en équipe après un incident est déterminant pour digérer les tensions et organiser l’agressivité comme risque professionnel.

Dans la nuit du 23 juillet 2026, quelqu’un a brisé la vitrine d’une pharmacie de la Bahnhofstrasse à Baden. La police cantonale argovienne a arrêté peu après un homme qui transportait des sacs plastique de la pharmacie, remplis de médicaments. Six semaines plus tôt, trois hommes avaient tenté à Rupperswil de forcer la porte d’entrée d’une pharmacie avec une plaque d’égout; une voisine attentive avait alerté la police.

De telles nouvelles passent en rubrique locale puis disparaissent. Elles ne sont pourtant que la couche la plus visible d’un sujet dont la profession parle étonnamment peu.

Trois problèmes distincts que l’on mélange constamment

Qui parle de violence en pharmacie parle le plus souvent de braquages. C’est la plus rare des trois formes.

La plus fréquente est l’agression verbale quotidienne: insultes, menaces, remise en cause de la compétence professionnelle, humiliations devant la clientèle qui attend. Elle vise rarement la personne et presque toujours le système que cette personne incarne à cet instant.

La deuxième est la criminalité ciblée d’approvisionnement: ordonnances falsifiées ou modifiées, tentatives répétées dans différentes pharmacies, montée de la pression jusqu’à la menace lorsqu’un stupéfiant ou une préparation à potentiel d’abus est refusé. Cette forme est calculatrice, elle connaît les procédures et elle teste délibérément qui se trouve seul au comptoir.

La troisième est le vol ou le cambriolage. Il est rare, mais son potentiel de dommage est le plus élevé, et il touche de manière disproportionnée les officines assurant un service de nuit, situées en périphérie ou dont le stock de stupéfiants est bien visible.

Ces trois formes exigent des réponses totalement différentes. Les ranger ensemble sous «sécurité» ne résout aucun des problèmes.

L’état des données est lui-même un constat

Il n’existe aucun recensement systématique des agressions pour les pharmacies suisses. Pas d’office national d’annonce, pas de statistique annuelle, pas de valeur de comparaison. Ce qui n’est pas compté n’apparaît dans aucune discussion sur les ressources.

Ce qui existe, ce sont des approximations venues de domaines voisins, et elles sont sans ambiguïté. Dans les hôpitaux suisses, les plaintes pour violence physique contre le personnel ont doublé en quelques années; rien qu’à l’Hôpital universitaire de Zurich, le service de sécurité a été appelé, selon l’établissement, quelque neuf cents fois par an, le plus souvent pour des insultes, des menaces ou des voies de fait. Dans les soins ambulatoires allemands, près de quatre-vingts pour cent des répondants à une enquête de l’Union fédérale des médecins conventionnés ont déclaré avoir subi des violences verbales l’année précédente; plus de quarante pour cent des quelque 7600 personnes interrogées avaient été agressées en l’espace de cinq ans.

Il n’y a aucune raison plausible pour que l’officine précisément, le point de contact le plus accessible de tous, y échappe.

Ce qui déclenche l’escalade

Les déclencheurs sont remarquablement prévisibles, et presque aucun ne relève de la sphère d’influence de l’équipe.

En tête vient le refus. Le médicament n’est pas livrable, l’ordonnance est échue, la caisse ne paie pas, la préparation est soumise à ordonnance, la boîte coûte plus cher que prévu. Avec quelque sept cents médicaments en moyenne indisponibles, le refus est devenu une situation quotidienne, et il touche des personnes malades, pressées ou à bout de patience. S’y ajoutent les temps d’attente, les demandes au cabinet médical qui traînent, et la confusion entre la pharmacie et l’instance qui a fixé le prix.

Le deuxième groupe concerne une capacité de contrôle altérée: intoxication, sevrage, crise psychique, démence. Ici, l’agressivité n’est pas une tentative de négociation mais un symptôme, et elle ne répond pas aux arguments.

Le troisième groupe est la pression ciblée lors des tentatives d’approvisionnement. Il se distingue des deux autres par son caractère calculé, et c’est précisément pourquoi la désescalade au sens strict n’y fonctionne pas. Ce qui fonctionne, c’est la clarté sans discussion.

Ce qui aide réellement au comptoir

Une remarque préalable, par honnêteté: les preuves concernant les formations à la désescalade dans le domaine de la santé sont plus minces que ne le suggèrent les organismes de cours. Ce qui suit relève majoritairement du consensus d’expérience, non de preuves randomisées. Il est en revanche incontesté que la confrontation aggrave à coup sûr la situation.

Un petit ensemble de règles a fait ses preuves dans la pratique. La frustration est nommée avant que la règle ne soit expliquée; celui qui cite d’abord la prescription a déjà perdu l’échange. La voix baisse, elle ne monte pas. La distance est maintenue, le corps reste ouvert, les mains restent visibles. La limite est énoncée clairement une fois et n’est ensuite plus renégociée, car chaque répétition est lue comme une offre de négociation.

Décisif et souvent oublié: la situation doit sortir de l’espace public de la file d’attente. Reculer devant un public, c’est perdre la face, et la perte de face est fréquemment le véritable moteur de l’escalade. Un pas de côté, un local de conseil séparé, un autre membre de l’équipe qui prend le relais agit souvent mieux que n’importe quel argument. Le changement de personne n’est pas une défaite mais une technique.

Et il faut une porte de sortie définie à l’avance. À partir de quel point l’entretien est-il interrompu, qui appelle la police, quelle phrase signale à l’équipe qu’un appui est nécessaire. Qui ne décide cela qu’au moment même ne le décide pas.

En cas de braquage, c’est l’inverse

En cas de vol ou d’effraction, toute technique de désescalade est secondaire. La seule règle est: pas de résistance, pas d’héroïsme, pas de poursuite. L’argent et la marchandise sont remplaçables.

Sur le plan organisationnel, le risque peut être réduit en amont. Les stupéfiants n’ont pas leur place dans l’espace de vente ni à portée de vue. Les encaisses sont maintenues faibles et prélevées régulièrement. Les possibilités d’alerte doivent se trouver là où quelqu’un se tient, non là où le concept les avait prévues. Le service de nuit est la situation à haut risque par excellence; le travail isolé durant cette période est une décision qui doit être motivée, et la remise par un guichet plutôt que par la porte ouverte n’est pas une impolitesse.

Après les faits, ce qui compte, c’est l’observation et non la poursuite. Signalement, direction de fuite, véhicule, langue, particularités. Les lieux restent intacts jusqu’à l’arrivée de la police.

Le volet juridique, rarement utilisé

Deux choses n’existent pas dans l’esprit de nombreuses officines.

Premièrement, l’obligation de l’employeur. Selon l’article 328 du Code des obligations et les dispositions de la loi sur le travail, l’employeur doit protéger la personnalité des travailleurs et veiller à leur santé. Cela englobe les contraintes psychiques et donc les agressions par des tiers. Un concept de sécurité n’est donc pas un exercice facultatif.

Deuxièmement, le droit pénal. L’injure et les voies de fait sont des infractions poursuivies sur plainte, et la plainte doit être déposée dans les trois mois. Qui, après un incident, attend d’abord de voir si la situation se calme laisse régulièrement expirer ce délai. La menace et la contrainte pèsent plus lourd, le brigandage à plus forte raison. Et une interdiction d’entrée prononcée est exécutoire, car son non-respect constitue une violation de domicile.

Les deux supposent que les incidents soient documentés. Un simple registre interne des événements, avec date, heure, personnes impliquées, déroulement et mesures prises, est la base de tout le reste, de l’interdiction d’entrée à la question de l’assurance en passant par la plainte pénale. Et c’est la seule manière de reconnaître des schémas: la même personne, la même heure de la journée, la même préparation.

La partie qui saute toujours

Après un incident, on continue à travailler dans la plupart des pharmacies. La personne suivante est déjà là, la file ne se dissout pas, et il passe pour professionnel d’encaisser sans broncher.

C’est l’erreur la plus coûteuse. Ce qui aide est banal et efficace: un bref retrait du comptoir, un entretien structuré en équipe le jour même, la déclaration explicite de la direction que la réaction était correcte, et, en cas d’événements plus graves, une offre accessible de suivi professionnel. Qui a le sentiment, après une agression, d’avoir surréagi ne signalera plus la suivante.

Car c’est précisément là le problème structurel. L’agressivité au comptoir est vécue comme un échec personnel, une erreur de conseil, un manque d’assurance. Elle n’est ni l’un ni l’autre. Elle est un risque professionnel prévisible d’un établissement de santé accessible sans obstacle, qui absorbe la frustration de tout un système à un comptoir où se tiennent deux personnes.

Et les risques professionnels ne se supportent pas. Ils s’organisent.

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Rosa Berg

Autorin/Autor bei Dispensio.

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